IA & contexte

Le jour où l'IA m'a appris quelque chose sur mon propre système

Où ranger un document qui ne produit rien mais gouverne tout ce qui sera produit ensuite ? Le critère habituel — la vitesse de changement — ne suffit pas. Un critère de fonction le remplace : ce fichier produit-il un résultat, conserve-t-il une connaissance, décrit-il un état, ou gouverne-t-il les actions futures ? Utilisable sur n'importe quel objet non prévu par l'architecture.

Je lui ai demandé où ranger un guide de traduction.

Elle a choisi le Frame.

Je ne l'aurais pas fait.

Le détail pourrait sembler insignifiant. Il s'agissait d'un fichier Markdown dans une arborescence qui en contient déjà beaucoup. Pourtant, ce choix m'a obligé à revoir la définition d'une partie centrale du système sur lequel je travaille depuis des mois.

Le plus troublant, c'est que j'ai moi-même conçu ce système.

Tout est parti d'une traduction trop fidèle

Je travaille actuellement à la traduction anglaise de mon livre sur Contexte.

La première passe était correcte. Les idées étaient là, la structure était respectée et aucun passage important n'avait disparu.

Mais l'anglais gardait l'odeur du français.

Certaines expressions étaient grammaticalement justes sans être naturelles. Des mots revenaient mécaniquement d'un chapitre à l'autre. Matière devenait presque toujours material, arbitrage devenait parfois ruling, reprise produisait des formulations que personne n'aurait écrites directement en anglais.

Le problème ne venait pas d'une phrase isolée. Il venait de l'absence de règles communes pour guider la traduction du livre entier.

Nous avons donc commencé à écrire un guide : traduire le sens plutôt que la syntaxe, conserver la voix personnelle, employer un anglais britannique naturel, vérifier les degrés d'affirmation, stabiliser les termes importants et relire chaque texte une seconde fois comme si le français n'existait pas.

Une question simple s'est alors posée : où ranger ce guide ?

Le livre possède déjà son dossier. Chaque langue a le sien. Les scripts de traduction, le tableau de suivi et les fichiers générés vivent tous à proximité du manuscrit.

Mon premier réflexe aurait été de placer le guide au même endroit.

L'IA a proposé autre chose : le mettre dans 00-frame/, à la tête du Contexte consacré au livre.

Le choix me paraissait contradictoire

Dans mon système, un Contexte sépare plusieurs natures d'information.

Le Frame porte la mission, les directives et les règles de chargement. L'état montre où en est le travail. Les sources gardent ce qui a été reçu. Les notes stabilisent ce que l'on en comprend. Les livrables accueillent ce que l'on produit pour un usage et un destinataire.

J'avais toujours présenté le Frame comme la partie stable.

Le guide de traduction, lui, venait d'apparaître au milieu du travail. Il allait évoluer à mesure que nous rencontrerions de nouveaux problèmes. Quelques minutes plus tard, nous lui ajoutions déjà des règles sur les paroles rapportées, les réalités françaises difficiles à transposer et les termes conceptuels du livre.

Pourquoi ranger un document aussi récent, et encore susceptible de bouger, dans la zone des choses stables ?

La proposition semblait contredire l'architecture.

Elle allait en réalité m'aider à mieux la comprendre.

Le guide ne fait pas partie du livre

Pour décider où ranger un fichier, j'avais regardé ce dont il parlait.

Il parlait de la traduction du livre. Il me semblait donc naturel de le placer auprès du livre.

L'IA avait raisonné autrement. Elle avait regardé ce que le fichier faisait.

Le guide n'est pas destiné au lecteur. Il n'est ni un chapitre, ni une traduction, ni une annexe. Il ne constitue pas un résultat supplémentaire du travail.

Il détermine comment tous les résultats futurs devront être produits.

Quand une nouvelle traduction commence, le guide doit être lu. Quand une phrase paraît trop littérale, il donne les critères pour la reprendre. Quand un terme change d'un chapitre à l'autre, il indique où stabiliser ce choix. Quand une traduction semble terminée, il précise les contrôles à effectuer avant de l'accepter.

Le ranger parmi les livrables aurait fait de lui un document posé à côté des autres.

Le ranger dans le Frame en faisait une règle applicable à toutes les traductions suivantes.

La distinction est simple une fois formulée : le guide ne décrit pas ce que le Contexte a produit ; il modifie la manière dont le Contexte doit produire.

À cet instant, le choix de l'IA est devenu cohérent.

Mais ma définition du Frame ne l'était plus tout à fait.

Stable ne veut pas dire figé

J'avais jusque-là défini les différentes zones du Contexte principalement par leur vitesse de changement.

Le Frame bouge peu. L'état bouge souvent. Une source reste figée. Une session s'allonge. Un brouillon se réécrit. Une décision validée conserve la trace du choix pris.

Cette lecture reste utile. Elle explique pourquoi la mission ne doit pas être réécrite chaque fois que l'attention se déplace, et pourquoi l'état présent ne doit pas être mélangé avec les règles durables.

Mais la fréquence de changement ne suffit pas à définir la fonction d'un fichier.

Le guide de traduction bougeait encore. Pourtant, dès qu'une règle y était validée, elle devait gouverner toutes les actions futures du même type.

J'ai alors compris que le Frame n'était pas exactement la zone de ce qui ne change pas.

Il était la zone de ce qui gouverne durablement le travail.

La différence paraît mince. Elle change pourtant le critère de classement.

Avant, j'aurais dit :

Le Frame contient ce qui est défini au départ et ne change presque pas.

Je dirais désormais :

Le Frame contient les principes et les règles qui doivent gouverner durablement les actions futures, y compris lorsqu'ils ont été découverts et validés en cours de travail.

Le Frame n'est donc pas immobile.

Il est constitutionnel.

Il ne change pas au rythme de l'activité quotidienne. Il change lorsque le contrat de travail du Contexte change.

Tout apprentissage ne devient pas une règle

Cette nouvelle définition ouvre immédiatement un risque.

Si le Frame peut accueillir une règle découverte en cours de travail, pourquoi ne pas y déposer tout ce que la mission apprend ?

Le lexique de traduction m'a permis de tracer la frontière.

Pendant la relecture anglaise, nous avons repéré plusieurs mots difficiles à traduire : matière, acquis, dette, arbitrage, reprise, cadre, état.

À ce stade, ce ne sont pas encore des règles. Ce sont des points d'attention.

Une hésitation sur la meilleure traduction de matière appartient au travail en cours. Une proposition pour un chapitre reste une hypothèse. Une formulation qui fonctionne dans une phrase ne doit pas devenir automatiquement la traduction officielle du mot dans tout le livre.

En revanche, lorsque nous décidons que le concept Contexte doit toujours devenir Context, avec la même majuscule et la même mise en forme, ce choix change de statut. Il ne décrit plus seulement ce que nous avons observé. Il indique ce que chaque traduction devra désormais appliquer.

Le mouvement devient alors :

hésitation terminologique
        ↓
note ou état du travail
        ↓ validation
choix terminologique durable
        ↓
Frame

Le Frame peut apprendre.

Mais il ne doit pas devenir le journal de tout ce que l'on apprend.

Il ne reçoit que ce qui, après examen, doit gouverner la suite.

L'IA n'avait pas décidé à ma place

Je pourrais raconter cette histoire comme le moment où une IA a mieux compris mon système que moi.

Ce serait accrocheur.

Ce serait aussi faux.

L'IA n'a pas découvert seule une vérité cachée sur Contexte. Elle a appliqué à un objet nouveau les distinctions que le système contenait déjà : une règle n'est pas une source, une note n'est pas un livrable, un document qui gouverne la production n'est pas lui-même ce que l'on produit.

Elle a proposé un emplacement et expliqué pourquoi.

J'ai d'abord trouvé ce choix étrange. J'ai confronté son raisonnement à ma définition du Frame. Puis j'ai constaté que la proposition tenait mieux que ma première intuition.

La décision est restée humaine.

Mais sans la proposition de l'IA, je n'aurais pas rencontré cette faiblesse de ma définition. J'aurais rangé le guide auprès du livre, le système aurait continué à fonctionner et rien ne m'aurait obligé à distinguer ce qui est stable de ce qui gouverne.

L'IA a joué ici le rôle d'un miroir conceptuel.

Elle ne m'a pas seulement donné une réponse. Elle m'a obligé à expliquer pourquoi cette réponse me gênait. En cherchant le défaut de son raisonnement, j'ai trouvé le manque du mien.

Une architecture doit survivre aux objets qu'elle n'avait pas prévus

Une arborescence peut fonctionner tant que l'on rencontre uniquement les objets pour lesquels elle a été dessinée.

On sait où ranger une source, une note, une décision et un livrable parce qu'une place a été prévue pour chacun.

La difficulté commence avec l'objet nouveau.

Le guide de traduction n'existait pas lorsque j'ai défini le Frame. Je n'avais pas prévu que le livre serait traduit pendant qu'il continuait d'évoluer, ni que ces traductions auraient besoin d'un ensemble de règles suffisamment stable pour traverser plusieurs langues et plusieurs séances.

J'aurais pu résoudre le problème en ajoutant une exception : les guides de traduction vont dans tel dossier.

Mais une exception n'apprend rien sur l'architecture.

La décision devient plus intéressante lorsqu'elle découle d'un critère qui pourra servir à nouveau : ce document produit-il un résultat, conserve-t-il une connaissance, décrit-il l'état actuel ou gouverne-t-il les actions futures ?

Une architecture conceptuelle devient robuste lorsqu'elle permet de ranger correctement un objet nouveau sans avoir prévu cet objet à l'avance.

Le test n'est pas de savoir si chaque fichier connu possède une case.

Le test est de savoir si les distinctions restent utiles quand apparaît quelque chose que le système n'avait jamais rencontré.

Le système m'a renvoyé ma propre définition

Au départ, je cherchais seulement à améliorer une traduction anglaise.

À l'arrivée, j'avais déplacé un guide, créé un lexique et changé ma manière de définir le Frame.

Je pensais qu'il contenait ce qui ne bougeait pas.

Je comprends maintenant qu'il contient ce qui doit gouverner durablement la suite.

Cette définition autorise le Contexte à apprendre sans confondre son cadre avec son état courant. Une règle peut apparaître tard, être discutée, puis rejoindre le Frame lorsqu'elle devient opposable aux actions futures. Une hésitation peut rester ailleurs tant qu'elle n'a pas acquis ce statut.

Le détail le plus intéressant de cette histoire n'est donc pas l'endroit où un fichier a été rangé.

C'est qu'en appliquant le système à un cas imprévu, l'IA m'a aidé à mieux comprendre le système lui-même.

J'avais construit le Contexte pour que l'IA ne perde pas le fil de mon travail.

Cette fois, c'est elle qui m'a permis de retrouver un fil que je n'avais pas encore vu dans ma propre définition.