Idée principale
Le fichier qui reçoit la parole brute n'a pas à ressembler à un brouillon. Sa fonction n'est pas de préparer le texte, c'est d'être fidèle au moment où la pensée est sortie — avec ses répétitions, ses retours en arrière, ses formulations bancales et ses corrections à trente secondes d'intervalle.
Lissé trop tôt, il change de nature. Il devient un premier jet, c'est-à-dire un objet déjà interprété, alors qu'il devait être ce sur quoi le premier jet s'appuie. Ce qui a été nettoyé n'est plus récupérable : on ne sait plus ce qui a été dit, seulement ce qui a été retenu.
La matière primaire a donc le droit d'être sale, et elle doit l'être un peu.
Pourquoi c'est important
Cela protège la seule chose qu'on ne peut pas refabriquer. Un texte propre se réécrit ; la trace de ce qui a réellement été dit, non. Une hésitation, une contradiction interne, un mot employé puis abandonné sont des informations — et ce sont exactement celles que le lissage supprime en premier, parce qu'elles ressemblent à du bruit.
Cela donne aussi un critère de rangement : ce qui est fidèle et ce qui est mis en forme ne vivent pas dans le même fichier.
Nuances et limites
« Sale » n'autorise pas l'illisible. Une matière trop pauvre pour être relue ne conserve rien non plus.
Et la fidélité ne vaut que si la matière est effectivement reprise. Un fichier brut jamais rouvert n'est pas une matière primaire, c'est un dépôt.
Questions ouvertes
- Que fait-on d'une correction apportée par l'auteur pendant l'échange : elle appartient à la matière, mais elle est déjà une interprétation ?