Angle
Le code d'un produit établit comment il fonctionne et n'en porte pas le sens : la règle qu'on ne peut énoncer qu'après avoir lu cinq fichiers, les cas particuliers d'un objet, les mots que les clients emploient, la portée d'une notion qui change d'une application à l'autre ne s'y lisent pas, et se répartissent entre le cœur du code, la base de données, les écrans et les traductions. Ce sens existe pourtant, dans la tête de quelques personnes, et il se transmettait très bien tant qu'on pouvait frapper à la porte du bon collègue. Deux choses le rendent aujourd'hui intenable : chaque service reconstitue ce modèle pour son compte — documentation, appels d'offres, formation, support — pour une dépense qui n'apparaît dans aucun budget ; et un agent, lui, ne frappe à aucune porte : ce qu'on n'a pas écrit, il le comble de façon plausible, cohérente et parfois fausse. Écrire le modèle du produit — ses objets, leurs liens nommés par des verbes, leurs règles, leurs mots — ne remplace donc pas le code : c'est la seule façon de rendre exploitable ce dont il fait foi.
Synthèse
Le déplacement qui a fait du code la référence était juste : il a supprimé le travail de tenir à jour des documents qui décrivaient autre chose que la réalité. Ces notes disent ce qu'il a laissé de côté, et pourquoi la facture arrive maintenant.
Elles se répondent sur trois plans. Sur la nature de ce qui manque, d'abord : ni un récit ni une définition isolée, mais une structure — des objets reliés par des verbes précis, des règles énoncées en une phrase, un lexique à plusieurs étages. Sur la dispersion, ensuite : ce sens n'est pas absent, il est éparpillé, et chacun des quatre endroits où il se dépose dit ce que les autres taisent — avec, à la clef, les contradictions internes qu'on ne voit qu'en les mettant en présence. Sur l'économie, enfin : la reconstitution permanente ne coûtait rien de visible tant qu'elle était humaine, et le passage à des destinataires qui ne peuvent pas demander en fait apparaître le prix.
Le bénéfice ne se limite pas à la documentation. Une règle écrite en langage métier est un test tel quel ; un signalement client se qualifie mécaniquement selon qu'il contredit une règle écrite ou qu'il révèle une règle jamais posée ; une notion sans endroit de définition cesse de produire trois soldes différents sur trois écrans. Ce sont des usages distincts d'un même artefact, et c'est ce qui distingue ce travail d'une documentation de plus.
Tensions / contradictions
Rien de tout cela n'est mesuré. Le mécanisme est clair — on supprime la part devinée — mais la phase d'exploitation n'a pas commencé, et aucune comparaison entre demandes traitées avec et sans le référentiel n'a été faite. Les notes qui portent les usages décrivent donc une attente, là où celles qui portent le coût décrivent un constat.
Seconde tension, avec la doctrine du code source de vérité : le référentiel réintroduit un artefact écrit à la main, donc susceptible de diverger du produit — exactement ce que le déplacement vers le code avait supprimé. La réponse tenue ici est une frontière interne, le corps régénérable et les écarts maintenus ; elle reste à éprouver sur la durée.
Questions
- Quelle part du modèle mental d'un produit n'a aucune chance d'être écrite, parce qu'elle ne se formule qu'au moment où une question précise la réclame ?
- Que devient l'artefact quand deux applications d'une même suite donnent un sens différent au même mot : une fiche par portée, ou une fiche qui porte les deux ?
- À quelles conditions les métiers qui ne lisent pas le code — support, avant-vente, formation — contribuent-ils à ce référentiel au lieu de seulement le consommer ?